Rencontre urbaine
d'un autre type

Elle avait du mal à grimper, la bougresse. Elle tentait en vain de se hisser dans le bus, à cet arrêt de l'avenue du Huit Octobre, Montevideo, direction Centre. Elle déposa son sac de plastique sur la seconde marche, et agrippa les barres de fer autour de l'entrée du véhicule. Mais même ainsi, les forces lui manquaient pour soulever son corps si lourd, si informe. L'homme qui la suivait laissa tomber son sac de supermarché, rempli de bouts de bois, et il se mit à la pousser en appuyant fermement ses deux mains sur le derrière replet qui se trouvait maintenant à hauteur de sa propre poitrine. Il la connaissait certainement très bien. Et sans doute plus encore. Il dut faire beaucoup d'efforts, et finit même par tituber, mais il resta debout. Et avec l'aide de l'intéressée, qui tirait elle aussi de toutes ses forces sur ses bras, il obtinrent ce qu'ils se proposaient. Ils abordèrent l'omnibus, en débordant de signes de pauvreté. Elle souriait d’un sourire éclatant, de tous ses chicots

Maintenant qu'ils avaient réussi leur ascension, ils entraient dans la lumière fournie par les ampoules faiblardes de l'intérieur du véhicule. Il s'agissait d'une lumière véritablement ténue, mais il était possible de voir avec suffisamment de netteté, et en les observant qui s'approchait dans le couloir, les visages des quelques passagers assis à côté d'un siège libre, changèrent de couleur. Ou tout au moins de tonalité. Aucun visage ne devint vert, ou bleu, ou alors il l'aurait fait au sens figuré. Pas littéral. Mais tous devinrent plus pâles, plus livides. Et leurs propriétaires se mirent à prier pour que le mauvais sort ne les touchât de sa baguette magique.

Par chance pour tout le monde, une banquette de deux places était libre. Le couple nouvellement arrivé s’y installa tant bien que mal, tant mal que bien, ou pire encore. Les visages des autres passagers se détournèrent d’eux, gênés. La bougresse et son compagnon retournèrent là d’où tout le monde espérait bien ne plus les voir sortir, dans l’anonymat, dans le monde invisible de ceux qui n’existent pas.

Janvier 1999
Nivôse, An CCVII