Communiqué du
Ministre de la Culture
Très chers téléspectateurs, dans le cadre de notre émission, « L'Etat a besoin de vous ! », nous sommes heureux de pouvoir retransmettre en direct un nouvel appel au secours de monsieur Jack Argaut, Ministre de la Culture:

Chers téléspectateurs, l'état financier de la Nation est à l'heure actuelle dans une situation critique. Pour synthétiser un problème devenu routinier, mais qui reste tout de même franchement désagréable, nous sommes une fois de plus sur la paille. Il ne nous reste malheureusement pratiquement rien à vendre. Absolument toutes les entreprises publiques ont été privatisées, mais le sacrifice consenti n'a pas encore été suffisant. Tous les Ministres, les Députés pour lesquels vous avez voté, le Président lui-même sont des vendus. Sauf votre serviteur. En effet, je suis à vendre, mais je n'ai pas encore trouvé d'acquéreur. Je ne peux tout de même pas me brader au même prix que les autres : il y va de ma crédibilité.

Je suis véritablement fier, et j'ose espérer que vous voudrez bien me pardonner cet accès d'immodestie dont je suis si peu coutumier, je suis véritablement fier, disais-je, d'avoir pu contribuer, à travers mon ministère, aux tentatives de sauvegarde de l'Etat, aux essais malheureusement infructueux jusqu'à l'heure présente d'éviter à notre grande et belle Nation le déshonneur de la banqueroute. Vous vous souviendrez certainement, chers auditeurs, de la vente de toutes les chaînes publiques de télévision à des entreprises privées. Grâce à cette action impulsée par le travail inlassable du Ministère de la Culture, l'Etat a pu subsister quelques années de plus, trop peu d'années à mon goût, mais vous avez pu profiter de plus de jeux, plus de messages publicitaires, plus d'hémoglobine, plus de courses-poursuites dans les rues de San Francisco, New-York ou Chicago... Et vous avez eu aussi la chance de pouvoir me voir plus souvent, puisque les nouveaux propriétaires de toutes ces chaînes sont des amis personnels et de longue date.

Malheureusement, et je sais bien que j'emploie ce mot très souvent dans mon discours, mais il le faut bien, parce qu'il résume parfaitement la situation déplorable dans laquelle se trouvent les finances de la Nation... Malheureusement, disais-je, et je le répèterai autant de fois que son usage sera nécessaire... Malheureusement donc, mon collègue monsieur Jacques Delargent Parléfnêtres, Ministre des Finances et du Trésor, au nom si prédestiné, me faisait savoir il y a peu en Conseil des Ministres, que les caisses de l'Etat sont vides... Et ne vous laissez pas surprendre par l'homophonie qui pourrait découler de mon propre nom. Quand je prononce le mot « caisses », je veux parler des coffres-forts, des rentrées financières, il est absolument hors de question que je fasse allusion à la grève illimitée des chauffeurs des véhicules ministériels. Grève sans aucun doute illégale (mais comment arriverons-nous à le prouver ? ), qui dure déjà depuis plus de trois mois, sous le prétexte fallacieux qu'ils n'étaient pas payés depuis plus de quatre mois, et qu'ils étaient obligés d'avancer l'argent servant à acheter le carburant nécessaire aux déplacements de mes collègues et de moi-même.Les caisses sont donc vides... Il n'y a plus d'argent... Il nous faut bien le reconnaître, la situation est dramatique. Les ministres ont tous, conjointement et d'un commun accord, décidé que le train de vie des ministères serait diminué drastiquement : il n'y aura plus qu'un portier par porte, la moitié des agents de service sera renvoyée sans préavis ni paiement d'aucune indemnisation de licenciement, et la moitié restante verra ses salaires amputés de moitié, et devra travailler le double d'heures pour que le ménage continue à être aussi bien fait. Il y va de l'image de marque de la Nation face à nos hôtes étrangers. Il ne manquerait plus que l'on trouve des araignées sur les pots de caviar ou sur les bouteilles de Moët-et-Chandon millésimées : cela ferait très mauvais effet.

Malheureusement, dois-je dire encore, ces économies de bouts de chandelles, s'il est vrai qu'elles aideront grandement au redressement du pays, et à la reprise économique, ne seront certainement pas suffisantes. Et j'ai donc eu une idée fabuleuse, qui nous permettra, non seulement de préserver le patrimoine national, mais aussi de gagner de l'argent. Tout a été vendu, effectivement, depuis les entreprises les plus rentables jusqu'aux sous-marins nucléaires, mais ce n'est pas tout à fait vrai : il nous reste encore les musées de peinture et de sculpture. Il ne s'agit pourtant pas de nous en débarasser totalement. Leur vente nous permettrait de tenir deux ou trois ans supplémentaires, alors que leur location est la bouffée d'air frais, la poignée d'argent liquide, le verre d'or solidifié, que nous attendions pour pouvoir retrouver le chemin de la relance économique. « L'art est en perpétuelle évolution », a dit un jour quelqu'un dont je ne me rappelle pas le nom. Et s'il ne l'a pas dit, je peux gager que quelqu'un d'autre l'aura fait à sa place. Et nous allons prouver la véracité de cette phrase, en nous basant sur le succès obtenu à travers la privatisation de la télévision.

Chaque peinture, chaque sculpture, de chaque musée national, sera donc susceptible de recevoir un ou plusieurs encarts publicitaires, suivant la taille de l'œuvre. Afin que le public puisse ne pas perdre un seul centimètre carré des chefs-d'œuvre de l'art à travers l'histoire, chaque pièce sera coupée en tranches qui seront ensuite séparées d'environ cinquante centimètres pour permettre de placer dans l'ouverture ainsi pratiquée les messages publicitaires. Les bureaux de mon ministère tiennent à la disposition de tout un chacun le prix du décimètre carré publicitaire, qui sera proportionnel à la renommée de l'œuvre. Pour les œuvres les plus grandes, les tranches pourront être au nombre de trois ou plus. Chaque encart publicitaire sera loué pendant une durée d'un mois, et reproposé à la location passé ce délai. A moins que l'éventuel locataire ne signale sa volonté de maintenir sa publicité en déposant dans les caisses du Ministère de la Culture la somme correspondante avant la fin du mois. Si jamais une entreprise désire, pour des raisons publicitaires, comme par exemple la couleur de son logo, de son drapeau, etc... changer les couleurs de la peinture ou de la statue, il sera mis à sa disposition, pour un modeste supplément, un procédé de colorisation similaire à celui utilisé pour coloriser contre leur propre avis les films de John Huston et de quelques autres grands maîtres du cinéma mondial.

La procédure a été testée, non pas en laboratoire comme les lessives qui sont acceptées par les plus grandes marques de machine, mais au Musée du Louvre. Des spécialistes ont découpé la célébrissime Joconde en quatre morceaux parallèles horizontalement. Les quatre orifices ainsi pratiqués ont déjà trouvé des acquéreurs pour le mois en cours et ont rapporté un million de francs qui sont entrés directement dans les coffres du Ministère de la Culture. Une fois le partage effectué entre nous tous, il restera certainement quelque chose pour l'Etat.

Je n'occuperai pas plus le temps d'antenne, afin que vous puissiez continuer à dîner tranquillement. Je sais bien que vous avez du mal à supporter les discours politiques pendant plus de trois minutes et trente-quatre secondes : tous les sondages le disent, même s'ils disent aussi que vous aimez bien me voir pendant vingt-deux secondes supplémentaires, ce dont je vous remercie profondément. On me fait signe en cabine que je dois céder la place à quelques messages publicitaires.

Les mesures dont je vous entretenais à l'instant ont été prises par décret afin d'éviter les problèmes que pourraient poser à l'assemblée nationale les partis d'extrême-gauche et autres ennemis du progrès et je suis certains qu'elles nous mèneront sur la voie de la prospérité pour quelques-uns, ce qui est somme toute beaucoup mieux que pour personne. Sur ce, je vous souhaite à tous un très bon appétit, et vous dis à bientôt, pour ma prochaine idée fabuleuse et géniale.

Décembre 1994