Compte à Rebours

Voyons un peu que je me souvienne. Cela remonte à si longtemps. Je suis entré dans l'Entreprise au tout début de ma carrière. C'est vous dire ce qu'elle représente pour moi. J'étais frais émoulu de l'Ecole Polytechnique... Non ! De l'Ecole Nationale d'Administration ! A moins que... J'ai du mal à me le rappeler. Qu'importe ! Il s'agissait d'une Grande Ecole, et je faisais partie de l'élite, la crème de la Nation.

J'ai tout de suite été membre du Directoire, comme nous l'appelons, l'organe de direction de l'Entreprise. C'était tout à fait normal, j'étais sorti de l'Ecole des Mines avec les meilleures notes, major de ma promotion, à moins qu'il ne se soit agi de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers... Je ne sais plus. Il y a si longtemps. Comprenez-moi. L'être humain perd quelques neurones en vieillissant, et de ce côté-là, j'ai pas mal donné. Je suis persuadé en tous cas que je sortais d'une de ces écoles qui forment chaque année les grands hommes de ce pays, une de ces écoles dont on sort sans problème d'avenir, le débouché sûr et certain, la maffia en quelque sorte. Regardez-moi, je suis toujours là, dans l'Entreprise et je n'ai jamais manqué de rien. Il est vrai que si j'étais sorti d'une Université... Mais les Universités sont bonnes pour les imbéciles. Et j'étais loin d'être un imbécile. Il y en a qui disent que j'ai bien changé, mais vous savez, avec l'âge, l'être humain perd quelques neurones...

Je suis donc rentré directement au Directoire. Je crois vous l'avoir déjà dit. Je me répète parfois. En vieillissant, l'être humain peut finir par perdre quelques neurones, et il lui arrive de terminer sa vie comme un vieux radoteur. Pas comme un jeune radoteur en tous cas, parce que sinon, il le ferait avant de vieillir. Ce que je ne crois pas vous avoir dit, mais je me trompe peut-être, c'est que tout le monde rentre dans l'Entreprise en commençant par le Directoire, c'est à dire l'organe de direction. C'est pour cela que tous les employés sont issus d'une Grande Ecole. J'ai moi-même fait mes études à Centrale, à moins qu'il ne se soit agi de l'Institut des Hautes Etudes Economiques et Commerciales. Je suis un brillant économiste. Plus vraiment maintenant, parce que j'ai pas mal oublié depuis la belle époque de ma jeunesse. C'est la faute aux neurones, ou plutôt à l'absence de neurones, qui se détruisent peu à peu avec la vieillesse.

Au Directoire, nous étions assez nombreux, tous jeunes et brillants, pleins d'avenir. Nous prenions les décisions : c'est d'ailleurs la raison pour laquelle on nous avait engagés. J'aimais bien cette vie, l'arrivée au bureau à onze heures du matin, la lecture du courrier, le repas à midi, conter fleurette à la secrétaire, la réunion de direction, les décisions, le golf à seize heures, la belle vie quoi... Il faut bien dire que tout cela était dû à ce que nous étions très nombreux, en tant que membres de la direction, et la tâche qui retombait sur chacun était plus que légère. J'ai entendu parler d'entreprises où il n'y a qu'un seul directeur et franchement, je ne comprends pas comment ils peuvent faire. Mais je ne les plains pas. Ils sont sûrement diplômés d'Universités. Alors qu'ils en bavent. Ce n'est pas comme nous, les lauréats des Grandes Ecoles. Parce que nous sommes les meilleurs. C'est pour cela que nous entrons à l'Entreprise.

Malheureusement tout a une fin, même la belle vie. Mais ce n'est que justice. Il faut laisser la place aux jeunes, comme elle nous a été laissée auparavant. Cela ne dure donc qu'un an, jusqu'à l'arrivée des nouveaux frais émoulus des Grandes Ecoles. Ils arrivent, fringants et brillants, et ils prennent leurs postes au Directoire. Mais l'Entreprise n'oublie pas les autres. Personne n'est jamais jeté à la rue. Surtout après lui avoir consacré une année de vie. C'est comme ça que je me suis retrouvé comme assistant du nouveau Directeur aux Relations Publiques. Grâce à ma formation comme ingénieur de l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications. Je répondais très bien au téléphone. Beaucoup mieux que n'importe quelle secrétaire. La baisse dans la feuille de paye a été conséquente, mais c'était tout à fait normal, les responsabilités aussi étaient bien moindres.
Je faisais si bien mon travail que j'ai pu conserver ce poste pendant deux ans. Mais la pression du sang nouveau qui était injecté chaque année dans le Directoire, poussant les autres vers le bas, a fini par avoir raison de moi. Je suis aussi un peu responsable. J'avais prétendu continuer à jouer au golf. Mais mon nouvel horaire de travail, jusqu'à dix-sept heures, m'empêchait d'être sur le terrain avant dix-huit heures. Je rentrais chez moi à vingt heures, et je vaquais à mes devoirs familiaux. J'ai oublié de vous dire que j'étais marié. J'oublie tellement de choses. J'ai perdu pas mal de neurones. Elle avait un an de plus que moi. Elle sortait d'une Grande Ecole elle aussi, mais je ne sais plus laquelle. Je l'avais rencontrée grâce à l'Entreprise, à qui je dois tout, alors que je lui contais fleurette (à ma femme, pas à l'Entreprise) à l'époque où elle était ma secrétaire ; j'étais moi-même membre du Directoire, l'organe de direction.

Mais qu'est-ce que je vous racontais ? Ah oui ! Mon erreur professionnelle, la seule de toute ma longue carrière. Chaque matin, il était assez dur de me lever à neuf heures : Il fallait que j'entre au bureau à dix heures. La fatigue accumulée pendant deux ans, m'a fait un jour confondre le huit et le neuf sur le cadran du téléphone, à moins qu'il ne se soit agi du cinq ou du quatre. Peu importe. Quand mon Directeur a pu joindre son correspondant, il s'est aperçu de mon erreur. J'ai donc perdu ma place. L'Entreprise doit lutter pied à pied pour sa survie, contre la concurrence enragée de ses adversaires, et par conséquent, ne peut se permettre la faute la plus minime de la part de l'un de ses employés. Mais je n'ai pas à me plaindre. Je n'ai pas été jeté à la rue.

J'ai simplement obtenu un poste avec un peu moins de responsabilités. Comme comptable. En effet, j'avais fait toutes mes études à l'Ecole Nationale Supérieure de Comptabilité. Je savais compter jusqu'à trois cent cinquante et un. Maintenant, chaque fois que j'essaie, je suis persuadé que je saute quelques nombres, mais je ne peux pas en être sûr. Parce que si je savais desquels il s'agit, je ne les oublierais pas. C'est la faute aux pertes de neurones, vous savez, avec l'âge. Je vous l'apprends peut-être, mais c'est quelque chose que j'ai découvert durant mes études à l'Institut National Supérieur de Génétique Bio-Moléculaire. J'ai abandonné le golf à l'époque, pour pouvoir me reposer plus facilement. En plus, mon salaire ne me permettait plus de payer ma cotisation au club. Il y avait bien le club des pauvres, celui qui était financé par le gouvernement dans son entreprise de revaloriser leur vie. Mais je ne me serais jamais mêlé aux anciens étudiants d'Universités. Il ne faut pas exagérer. De toutes façons, il m'aurait été impossible de me rendre sur le terrain. A cause de mon nouvel horaire de travail. Il avait considérablement augmenté. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais l'horaire de travail est inversement proportionnel à la paye sur la feuille de salaire. Il est vrai que les responsabilités dans l'Entreprise le sont aussi.

Je suis resté à mon poste de comptable pendant dix ans. Et puis, comme toujours, la pression venue d'en haut a fait le reste. Je suis devenu archiviste. Ma formation comme diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure du Petit Archiviste avait enfin été reconnue. Cela a été une époque heureuse dans ma vie. J'aimais me promener dans les couloirs des Archives, pleins de vieux papiers empoussiérés. Ma tâche consistait à les dépoussiérer chaque jour. Et c'était difficile. Il y avait une scierie industrielle, dans le bâtiment d'à côté. Et il n'y avait pas de vitres aux fenêtres. Mais je ne me plains pas. L'Entreprise prenait soin de nous et nous avions une très bonne couverture médicale. Il fallait tout de même que je me lève tous les matins à cinq heures pour arriver au boulot à six heures. Le soir, je faisais des heures supplémentaires, jusqu'à vingt-deux, parfois vingt-trois heures. J'aimais rentrer chez moi avec la satisfaction du devoir accompli, du travail bien fait. Même si je ne prenais qu'un quart d'heure pour la pause casse-croûte, le temps ne me suffisait pas. En plus, les heures supplémentaires me permettaient d'améliorer un peu les fins de mois, parce que le salaire n'était pas vraiment mirobolant. Il faut bien dire, que chaque fois qu'un document était abîmé, je n'avais rien à craindre. Toute la responsabilité retombait sur le Directeur aux Archives.

Je ne pourrais pas vous dire combien de temps je suis resté là, à me promener parmi les vieux papiers. Il faisait nuit presque tout le temps, à cause de la sciure. Et j'ai perdu le compte des années. Les neurones, vous savez. On en perd beaucoup en vieillissant. J'ai donc fini par échouer à mon poste actuel. Technicien de surface. Je nettoie les latrines. Mon travail ressemble un peu au précédent, même si le mouchoir sur la figure n'est plus vital. Par contre, il y a des jours où j'aurais besoin d'un masque à gaz. Il y en a qui sont vraiment des gros dégueulasses, tout anciens élèves des Grandes Ecoles qu'ils puissent être. Mais je suis content parce que mon salaire ne pourra plus descendre. Je suis au plus bas échelon. Prendre ma retraite ? Vous n'y pensez pas. Je ne quitterais pas l'Entreprise pour tout l'or du monde. Elle représente toute ma vie. J'y mourrai en nettoyant les latrines. Je travaille pour le bien être des nouvelles générations. Et puis j'ai un poste de considération : il faut attendre des années pour l'obtenir. Pensez-y donc. Il y a des dizaines, et des dizaines de Directeurs. Mais il n'y a qu'un technicien de surface dans toute l'Entreprise.

Novembre 1994