La table était dressée. Les convives avaient pourtant retiré toutes les chaises sauf une et les avaient disposées en un grand cercle, les dossiers tournés vers l'intérieur. Puis ils formèrent eux même un cercle un peu plus grand et attendirent, les regards tournés vers les cieux.
Une musique céleste s'éleva, ou plutôt descendit et, les visages radieux, les convives se mirent à tourner en chantant et en frappant dans leurs mains, pendant un peu plus d'une minute. Dès que la musique s'arrêta, tous se ruèrent sur les chaises. Le seul qui ne put s'asseoir fut Thomas, qui regarda les autres d'un il boudeur.
Attention, pas d'envie, dit Philippe, et tous rirent de bon cur.
Attention, ne vous moquez pas de lui, soyez bons, remarqua alors Barthélémy.
C'est vrai, soyons bons, dit Jean, et tous prirent une mine de circonstance.
Thomas alla prendre place à table sur la seule chaise disponible, mais Matthieu apporta à la table celle sur laquelle il avait réussi à s'asseoir. Thomas décida que l'autre place lui plaisait plus, mais il résista à l'envie de se faire plaisir, et resta là où il était.
Tous les autres se levèrent et redisposèrent les onze chaises qui restaient dans le cercle pour boucher le trou, puis ils attendirent patiemment que la musique redémarre. Celle-ci ne se fit pas prier, et les douze participants qui avaient survécu à la première tournée, avec tous les égards dus à Thomas, se remirent à tourner autour des chaises en chantant et en battant des mains.
Là encore, la musique dura environ une minute et dès que le silence se fit, les douze participants se précipitèrent sur les onze chaises, en créant une légère bousculade. Dès que le calme eut repris ses droits, tous purent constater, et cétait surtout le cas de lintéressé, que Simon, le Zélote, navait pas trouvé de place. Barthélémy, très en verve de sermons, déclara :
Dites, la bousculade, cétait pas très catholique, tout ça.
Garde tes prédictions pour plus tard, daccord ? dit André.
Simon, le Zélote bien sûr, se saisit de deux chaises et les disposa près de la table, puis il prit place sur lune dentre elles.
Ami lecteur, tu lauras certainement compris. Cette scène se répéta une fois encore, deux même, et nous pourrions dire jusquà dix fois. Successivement, les malheureux perdants allèrent sasseoir au terme de chaque session musicale. Lun après lautre, Simon, celui quon appelait aussi Pierre pour rigoler un peu, André, Philippe, Jude, le fils de Jacques, et Jacques le fils dAlphée (mais pas le père de Jude), Jacques encore (mais pas le fils dAlphée), Judas, Jean et Matthieu allèrent prendre place à la table. Le croiras-tu, ami lecteur, le dernier debout était Jésus. Cétait Lui, le vainqueur de la partie, une sorte de prédestination, allez savoir pourquoi.
Il se saisit dune chaise et lenfourcha à califourchon. Il fit apparaître dans sa main droite un couteau à cran darrêt. Puis il posa sa main gauche à plat sur la table.
Thomas sécria :
Regardez bien, ça cest à voir pour le croire.
Puis tous sécrièrent en chur :
On a faim ! On a faim !
Jésus leva le couteau et se trancha dun geste vif le petit doigt de la main gauche. Il répartit alors tranquillement, comme si de rien nétait, sans aucune douleur apparente, quelques centilitres de sang dans chaque verre. Il coinça ensuite son petit doigt entre lindex et le pouce de sa main gauche, et dune série de gestes habiles, le découpa en douze parts de même poids.
Fasciné par la technique, Jacques, le fils don ne savait qui, mais en tous cas pas dAlphée, murmura :
Cest beau. On dirait de la cuisine japonaise.
Cest bien peu en tous cas, dit Jean qui lavait entendu. Cest peut-être de la nouvelle cuisine.
Vous êtes bien irrévérencieux, sexclama Barthélémy. Taisez-vous, Il va parler.
Et ce fut le cas en effet, Il parla :
Vous pouvez bâfrer, les mecs. Ceci est mon corps. Et vous pouvez lamper aussi, car ceci est mon sang.
Mais cest bien peu, dit Jean. Je crois lavoir déjà dit.
Tu as tout à fait raison, lui répondit Jésus. Allez, les potes. On sfait une autre partie ?
Nivôse, An CCVII